Les Figuiers de Barbarie un roman de Rachid Boudjedra contre la guerre

Rachid Boudjedra sera à Rennes le Mardi 25 Mai à la Maison des associations (ex Maison du Champ de Mars) à 20h 30

A Guimaec Café-Librairie Caplan le Jeudi 27 Mai à 18h

Extrait d'El Wattan (quotidien algérien)

Rachid Boudjedra. « Les figuiers de barbarie » : Le grand retour

L’auteur algérien, traduit dans quarante langues, revient sur la scène littéraire avec un souffle qui évoque les moments forts et la verve de ses débuts.

 

De temps littéraire est plus extensible que le temps aéronautique. Aussi, si le vol Alger-Constantine dure au plus trois quart d’heure, un roman peut, lui, donner une profondeur et une longueur exceptionnelles. Sous la plume de Rachid Boudjedra, le trajet s’étend sur plus de 200 pages papier, traversant les années de l’histoire, années-lumière parfois, années-ténèbres souvent, dans une fresque époustouflante qui s’étale sur des périodes qui remontent au moins à la conquête coloniale pour atterrir jusqu’à nos jours.

Le pré-texte sur lequel se faufilent toutes ces périodes est la rencontre du narrateur, Rachid (clin d’œil autobiographique ?) avec Omar, un parent, mais surtout l’ami d’enfance, de jeunesse et des débuts de l’âge adulte. Ils ont tout partagé, les haines et même les amours, toutes les découvertes aussi, guerre, sexualité, arts et trahisons, toutes les désillusions enfin. Les deux se sont perdus de vue, sans jamais se revoir, mais sans jamais se perdre de pensée, notamment Rachid qui, de toujours, a éprouvé une admiration sans bornes mais envieuse à l’égard de son ancien complice devenu un architecte fortuné et jouissant d’une envergure internationale. Rachid a toujours considéré la réussite de son ami d’une manière ambivalente où dominait une jalousie rentrée.

En un seul vol, si court, ils vont remonter leur temps commun, traçant à travers leurs propres péripéties existentielles, l’histoire tourmentée de l’Algérie. On y croise les grandes figures de l’horreur coloniale mais aussi des personnages comme Henri Maillot, militant communiste pleinement engagé dans la guerre d’indépendance, le spectre de Abane Ramdane, l’ancien bourreau d’Alger, ainsi qu’une galerie foisonnante de parents, amis, voisins, relations. Dans des intrigues à tiroirs, les histoires se poursuivant chacune en pointillés, se rejoignant parfois, Rachid Boudjedra renoue avec sa grande verve initiale, pleine d’épaisseur et de rythme, de sensualité et de poésie, de descriptions réussies et d’élans

 

 

la chronique littéraire de Jean-Claude Lebrun dans l’Humanité

Une formidable confluence

LES FIGUIERS DE BARBARIE, de Rachid Boudjedra. Éditions Grasset, 270 pages, 17,50 euros.

 

C’est un livre majeur que nous propose Rachid Boudjedra. Les thèmes qui irriguent son œuvre depuis 1965 viennent en effet y confluer  : le colonialisme, la guerre d’indépendance, les convulsions de l’Algérie moderne, en même temps que les façons dont l’intime s’est arrangé avec tout cela. Celui qui raconte est né comme lui en 1941. Il a rejoint la résistance en 1959. À la libération, en 1962, il est devenu communiste. Il est aujourd’hui chirurgien dans un hôpital d’Alger. Quand il s’envole pour Constantine et tombe sur son cousin Omar, « communiste, ivrogne, architecte », il reprend avec celui-ci une conversation commencée sur les bancs de l’école, qui jamais ne s’est interrompue. Il en surgit le magistral entrelacs d’histoire, de politique, de roman familial et de subjectivité qui se donne ici à lire.

Les cousins, enfants de la bourgeoisie locale, avaient suivi un semblable itinéraire politique. En fait, ils n’avaient jamais cessé de partager. Jusqu’aux sœurs jumelles avec lesquelles ils avaient passé un été de sensualité sans retenue, à l’âge adolescent. Car ce formidable récit restitue la combinaison de facteurs hétéroclites qui fonde une inscription dans l’histoire. Pour le narrateur, cela était passé aussi par la mère, épouse répudiée au profit d’une plus jeune. Face à la disgrâce qui l’anéantissait, celle-ci s’était en effet trouvée un inattendu alter ego, en lequel elle s’était projetée  : un condamné à mort qui s’était vu refuser la grâce du président Coty, sur la recommandation de son garde des Sceaux Mitterrand. À l’automne 1956, Fernand Yveton, ouvrier tourneur et militant communiste algérien, avait posé une bombe qui n’avait pas explosé. Il avait été guillotiné à Alger le 11 février 1957. La femme niée avait reconnu dans l’homme réprouvé la figure de son propre destin. Le narrateur, « obsédé par le destin de Fernand Yveton », connaîtrait désormais par cœur ses lettres de prison à sa femme. Ainsi peut aussi se façonner un engagement. Au même moment le cousin Omar partait au maquis et l’« organisation » le mettait à l’épreuve en lui confiant l’exécution d’un attentat prévu le 26 mai au stade de Colombes, pour la finale de la Coupe. Mais elle le remplaçait au dernier moment. On se rappelle qu’en 1981, Rachid Boudjedra faisait paraître le Vainqueur de Coupe, qui restituait le monologue intérieur et le flux de conscience du militant qui avait finalement abattu le bachaga Ali Chekkhal à la sortie du stade. Dans cette œuvre de très haute portée, l’histoire et l’intériorité opèrent continuellement leur jonction, tissent un fourmillant réseau de sens et s’éclairent l’une l’autre.

En 1988, lorsqu’éclatent en Algérie les émeutes de la faim, le narrateur doit opérer à la chaîne des corps sévèrement mutilés, portant les mêmes stigmates que les suppliciés un quart de siècle auparavant  : « Toutes les révolutions aboutissent au ratage, mais il faut quand même les faire », note-t-il alors qu’il se tient dans sa maison devant la fenêtre où s’encadre son vieux mûrier. Celui-là même qu’on voyait déjà dans la Pluie, en 1986, symbole d’une permanence et d’une continuelle poussée. L’avion touche maintenant le sol. Le bouleversant survol s’achève, qui a remis les choses en perspective et fait ressortir leur malcommode complexité. Forcément détonante, à l’image de ce très grand livre.

 

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